Interview Michel François un artiste engagé


Michel François, vous êtes ce que l’on peut appeler un artiste engagé?

On peut le dire, oui. Je suis engagé tout d’abord parce que je suis à la fois auteur, compositeur et interprète: j’écris moi-même mes propres chansons, parole et musique, et je les chante. Je joue aussi de plusieurs instruments. Je garde donc la maîtrise de mes chansons depuis le début jusqu’à la fin, elles ne reflètent rien d’autre que moi-même et ce que je suis. De plus, je suis aussi producteur, donc je ne subis aucun diktat de la part d’une maison de production qui souhaiterait que mes chansons me correspondent moins pour être plus dans l’air du temps. Bien sûr, je souhaite le succès et je suis attentif à la façon dont le public les reçoit, mais je fais d’abord et avant tout ce dont j’ai envie, ce qui me plaît et ce qui me correspond. C’est très important pour un artiste. C’est important d’être authentique, d’être et de rester soi-même. Même si j’estime par ailleurs que le rôle principal d’un artiste est de faire rêver. Mon but est d’amener mon public à partager mon rêve. Si j’y arrive, c’est merveilleux! Mais le rêve que je fais partager, je tiens à ce que ce soit le mien. Vous voyez?
Vous engagez certes toute votre personne dans vos chansons, mais votre engagement va aussi bien au-delà…

Tout d’abord, je m’engage parce que j’aime. Je chante l’amour sous toutes ses formes, l’amour du couple, l’amour de la femme, l’amour des enfants, l’amour des gens, l’amour de la nature, l’amour des oubliés et des plus faibles, l’amour tout court. Et cela m’amène effectivement, parfois, à prendre des positions quelque peu tranchées – parce que je suis confronté à la souffrance de ceux que j’aime et que je voudrais tant qu’elle puisse être soulagée.
Parlez-nous des Barrières du Silence. Comment cette chanson est-elle née?

Elle est née d’un voyage en Afrique, au Congo Brazzaville très précisément, au cours duquel j’ai été confronté à une misère que je n’aurais même pas crue possible si je ne l’avais pas vue de mes propres yeux. Ce qui m’y a principalement choqué, c’est l’exploitation des enfants, comme main-d’œuvre à bon marché, comme objets de plaisir – et dans tous les cas taillable et corvéable à merci, exactement comme au Moyen Âge. L’image qui m’a le plus frappé est celle de Malika. elle avait dix ans, un âge où les enfants devraient normalement être à l’école. Elle, non. Elle travaillait dur sur une décharge pour à peine un bol de soupe par jour. Elle était maigre, faible – et surtout malade. Mais malgré sa maladie, elle travaillait, elle n’avait pas le choix, sa famille n’avait pas les moyens de la nourrir, et encore moins de la soigner, ce qui n’intéressait personne d’autre. C’était cela qui me bouleversait le plus: elle était malade, et au lieu de se reposer et de se soigner pour guérir, elle se levait quand même tous les matins pour se rendre à un travail particulièrement pénible, malgré sa maladie, malgré sa faiblesse – et dans l’indifférence générale. C’est cette image de Malika qui m’a inspiré Les Barrières du silence. J’aurais également pu l’intituler Les Barrières de l’indifférence. Silence et indifférence sont liés. Briser l’un, c’est briser l’autre.
Voilà pourquoi la maladie, l’attention apportée aux malades sont à ce point au cœur de cette chanson…

Oui tout à fait, Malika aurait dû être entouré de l’attention et des soins de personnes aimantes, au lieu de se retrouver comme elle l’était, livré à une exploitation sans nom. Une exploitation qui a encore bien d’autres facettes:Voilà ce que j’avais en tête en écrivant cette chanson. Et comme vous pouvez l’entendre, malgré la tristesse et la colère qui m’étreignaient à ce moment-là, je suis tout de même parvenu à donner à cette chanson un ton positif: «passons à l’action, agissons autrement» C’est ce qu’il faut si nous voulons que les choses changent. Il est très tentant de se laisser gagner par le négativisme, mais cela ne sert à rien. Cela exprime notre révolte, certes, cela soulage la colère – mais cela ne fait pas avancer les choses. Or c’est justement cela qui compte: faire avancer les choses.
Les Barrières du Silence ne sont pas la seule chanson que vous consacrez à l’exploitation des plus faibles, il y a aussi Saint Tropez…

Saint Tropez parle de l’inertie des politiques face à la pédophilie. Dans nos pays comme au Congo Brazzaville, je retrouve cette même inertie, cette même indifférence au sort des plus faibles et des oubliés.
Il y en a quand même qui se mobilisent pour faire changer les choses, qui font voter des lois…

Tout cela n’est qu’une façade. Le vrai but est d’amadouer les gens, soit pour récolter leurs voix pour se faire réélire, soit pour calmer et étouffer leur colère. Mais regardez tous ces politiciens et ces gens au pouvoir vivre au quotidien dans leur cocon doré, totalement déconnectés de la réalité, à vouloir défendre leurs projets de lois inadaptés qui ne changeront rien sur le terrain, et vous vous rendrez compte de la réalité de leur indifférence. Aux enfants surtout: les enfants ne votent pas! Souvent, ceux-là mêmes qui devraient les protéger, ou qui font à haute voix profession de le faire, sont les tout premiers à les exploiter dans le monde réel. Ils font juste semblant de faire autrement. Ils se paient de mots, c’est tout. C’est dégoûtant!
Votre révolte se comprend. Elle ne concerne pas que le sort réservé aux enfants d’ailleurs. Vous vous mobilisez aussi en anglais pour la nature…

Oui, je suis un homme du sud de la France, un homme de la Méditerranée, j’aime la mer, j’aime la nature, j’aime notre planète, et je ne suis pas du tout d’accord avec ce que nous sommes en train d’en faire, avec la façon dont nous sommes en train de les saccager. J’espère qu’il n’est pas trop tard pour réagir! Et encore une fois, c’est au ras du quotidien que les choses se passent. Les gens doivent prendre conscience de cela. Ils peuvent faire quelque chose, mais ils doivent changer leurs comportements au quotidien. Je sais, cela peut être très difficile de changer des habitudes que nous avons prises pour notre facilité, pour notre confort. Mais si nous aimons la mer, si nous aimons les océans, si nous aimons la nature et notre planète – par amour, que ne pourrions-nous pas faire? Et encore une fois, il ne faut pas attendre que ce soient les politiciens ou les gouvernements qui légifèrent, ou pas, il ne faut pas se contenter de se payer de beaux discours. Il faut agir. Et vite. Il y a urgence.
Vous vous revendiquez par ailleurs de la chanson de charme. Or la chanson de charme n’a pas vraiment la réputation d’être un genre pratiqué par des artistes en rupture avec la société! Bien au contraire…

C’est aussi une forme d’engagement. L’amour que je chante, c’est l’amour sentimental, l’amour fidèle, l’amour qui dure – qui n’est plus forcément à la mode, et c’est bien dommage. La chanson dite «commerciale» a bien changé depuis les années 1970! Aujourd’hui, faire de la chanson de charme, c’est être le vrai rebelle de ce temps! La plupart des artistes aujourd’hui chantent l’amour kleenex, vite consommé, tout de suite jeté, la relation dans laquelle l’autre est tout au plus un objet de plaisir, et si souvent méprisé. Le sentiment est de nos jours si souvent absent de tant de relations. Le sentiment, l’amour, le respect: voilà ce qui manque. Notamment vis-à-vis des femmes: elles sont bien plus que les simples objets de plaisir auxquels on les réduit trop souvent! Il est important de retrouver une parole qui rende aux femmes, à l’amour vrai et aux sentiments leur juste importance et leur juste valeur.
Vous parlez d’amour, de tolérance aussi…

Oui, je voudrais plus de tolérance, de respect, de compréhension et d’amour entre les gens, et de paix dans le monde. Je voudrais que nous découvrions, ou redécouvrions des cultures différentes de nous mais qui, elles, ont su garder le sens des vraies valeurs, et qui savent encore ce qui compte vraiment. Nous avons tant à apprendre les uns des autres ! Et nous devrions réapprendre à voir au-delà des apparences. De nos jours, tout n’est plus qu’image. Chacun se préoccupe de son look, de ses signes extérieurs – d’appartenance, de richesse, que sais-je. On en oublie l’intérieur, les vraies valeurs, la profondeur. On en devient terriblement superficiel. On ne regarde les gens qu’en surface, on les jauge d’après une apparence qui ne signifie en fait que peu de chose quand on prend la peine de regarder un tant soit peu plus loin. C’est une des choses que j’ai voulu faire passer avec mon album Pigments.
J’aimerais revenir un moment sur vos activités en tant que producteur. Vous produisez d’autres artistes, eux aussi engagés?

Je produis des artistes authentiques qui trouvent difficilement un canal de diffusion dans les médias traditionnels parce qu’ils ne sont pas formatés à la mode du jour, parce qu’ils écrivent et chantent avec leurs tripes et pas avec un plan marketing, ou parce que ce qu’ils ont à dire dérange le consensus mou et les bonnes consciences à bon marché. Ou encore parce qu’ils nous donnent à entendre des sons qui déroutent parce qu’ils sont différents de ce qu’on a l’habitude d’écouter sur les stations de radio les plus populaires. Parce que j’estime que leur voix mérite d’être entendue et qu’ils ont le droit d’avoir une chance de trouver leur public. Un public-culte probablement, mais un public fidèle, capable de les apprécier pour ce qu’ils sont. Un public en recherche de vérité, d’authenticité. Un public qui a envie d’entendre des musiques différentes que ce qu’on a l’habitude de passer sur les stations FM à forte audience ou à la télé. De nos jours, nous avons malgré tout une chance inouïe, et c’est celle d’avoir Internet, qui nous permet de toucher des publics que nous n’aurions jamais pu atteindre auparavant. C’est là qu’il est important d’être et de rester un homme de son temps, en prise avec son époque et avec les opportunités qu’elle peut offrir! J’y suis présent sur tous les sites de partage de musique, de Deezer à YouTube. J’ai aussi créé une station de radio Web, Radio Soleil Crooner. Et j’ai également plusieurs sites personnels – un consacré à mes propres chansons, un pour mon label de production Céphéide, et un pour ma station de radio. Et j’ai en projet un quatrième site consacré à une station de Web TV que je voudrais lancer, qui s’appellerait Vidéo Star.
Engagé, vous l’êtes en tout cas dans de nombreuses activités et de nombreux projets!

Je suis en effet quelqu’un de très dynamique, qui ne tient pas en place et qui a besoin de bouger, de rester en mouvement. J’espère le faire pour la bonne cause! Je le fais en tout cas certainement pour la bonne cause de ce que j’ai envie de faire et d’être. Je n’aime pas l’immobilisme, je n’aime pas la monotonie. J’aime créer de nouvelles choses. Je me projette dans le futur, j’aime rêver, faire rêver, faire bouger.
La chanson est-elle votre seul engagement?

Non, j’ai aussi fondé une association contre le sida à laquelle une partie des bénéfices tirés de mes chansons sont reversés. C’est une association qui me tient particulièrement à cœur. Elle aussi est née du spectacle de l’exploitation des enfants au Congo Brazzaville. Ces enfants, souvent livrés à eux-mêmes, sont mal nourris, mangent dans des poubelles parfois, sont mal soignés ou même pas du tout, travaillent comme des esclaves même quand ils sont malades, et sont en plus utilisés comme objets de plaisir par les adultes mêmes qui, au sein de la société, sont censés les protéger: les gens au pouvoir, les politiciens, la police… Leurs rapports ne sont pas protégés bien évidemment. Vous vous en doutez, dans un tel contexte, le sida se répand comme une traînée de poudre. Agir contre le sida n’est pas un luxe, c’est une nécessité. En tout premier lieu pour ces enfants, qui en sont les toutes premières victimes, les plus innocentes, les plus exposées, les moins protégées, et les moins armées pour y résister.

Michel François, je vous remercie de nous avoir fait découvrir, au-delà d’un artiste, un homme généreux.

Moi aussi, je vous remercie de m’avoir donné la parole.